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A propos de la manière noire

Voici un texte paru dans la revue Peut-être N°4

Aux côtés de la photographie, nous consacrons, depuis le premier numéro, une place importante à l’estampe. Il s’agit d’une forme d’expression qui nous paraît s’associer naturellement aux rythmes poétiques. Il faut du temps et une certaine initiation pour savourer l’une et l’autre. Parmi les oeuvres présentées dans ce numéro, celles de Michèle Joffrion, Judith Rothchild et de moi-même, ont en commun d’être réalisées dans une technique qui mérite d’être expliquée pour en saisir toute la suavité.

La manière noire aussi appelée mezzo-tinto, est une forme de perversion dans le monde de l’estampe. En effet, on a coutume d’imaginer la gravure (en taille-douce) comme une incision (incisione, en italien) pratiquée au moyen d’un outil (burin ou pointe) ou par l’intermédiaire d’un acide. L’encre déposée dans les tailles s’imprime alors sur le papier grâce à la pression de la presse.

Dans le cas de la manière noire, le procédé est inversé. La plaque de cuivre est totalement incisée par un système manuel de grainage pratiqué par un outil (le berceau) dont les dents déposent, sur le cuivre, une multitude de points plus ou moins serrés (le grain). Vous remarquerez ainsi un grain plus appuyé dans la gravure, « Dédale », de Michèle Joffrion et un autre, plus resserré, dans « La perle noire » de Judith Rothchild. Une fois cette fastidieuse épreuve du berçage terminée, la plaque a l’aspect et le touché d’une lime à ongle métallique. L’artiste arase les grains à l’aide d’un grattoir pour obtenir les gris. Avec un brunissoir, il écrase et polit les grains jusqu’à retrouver la brillance du cuivre d’origine, qui donnera les zones blanches. On comprend mieux maintenant pourquoi j’ai employé, tantôt, la notion de perversion. Mon professeur de gravure, Monsieur James, nous racontait que la tâche ingrate du berçage, qui prend des heures et qui est parfois source de souffrances physiques (tendinite pour les fougueux trop pressés), était, – au XIXème siècle, rassurez-vous – , allouée aux gardes républicains ou aux pompiers, qui arrondissaient ainsi leur revenu durant leurs heures d’astreinte. Car la technique fut très appréciée dès sa création, attribuée à Ruprecht de Bavière, au XVIIème siècle. Elle permet de réaliser des dégradés subtils et plus souples que ceux obtenus par les autres formes d’incision. Elle servit dès lors à la reproduction des tableaux célèbres ainsi qu’à l’exécution de portraits de cours.
La très belle exposition « Anatomie de la couleur » de la Bibliothèque Nationale de France/Musée Olympique de Lausanne en 1992, a ravivé l’intérêt pour la manière noire. Contrairement à ce que son nom suggère, c’est à elle que l’on doit l’invention de la tri- puis de la quadrichromie. La finesse de l’exécution donna l’idée au graveur français Jacob Christophe Le Blon (1667-1741) de réaliser trois plaques, une bleue, une jaune et une rouge, qu’il imprimait en superposition sur un même papier. Tout ce qui deviendra par la suite couleur imprimée ou projetée lui doit donc beaucoup.
Malgré les grands maîtres que furent Dürer ou Rembrandt, la gravure est souvent considérée comme un art mineur de reproduction. Avec l’arrivée de la photographie, le sort de la manière noire semblait scellé. Le regain d’intérêt pour cette forme d’expression montre qu’au contraire la photographie a libéré le monde de la gravure des servitudes de la reproduction. N’est-ce pas là une forme plaisante de « poetic justice » ?


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Anne Mounic | | guybraun.fr

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